Un regard venu d’ailleurs posé sur un patrimoine vivant
Au sein de la scène artistique tunisienne contemporaine, certains créateurs dialoguent avec les traditions locales ; d’autres les examinent avec recul ; quelques-uns, plus rares, les adoptent profondément.
Olga Malakhova appartient à cette dernière catégorie.
Arrivée en Tunisie il y a plus de trente ans, elle n’y a pas trouvé une simple terre d’accueil : elle y a découvert un langage visuel qui résonne avec ses propres racines, et un espace où son esthétique peut s’épanouir sans rien perdre de ses origines.
La Tunisie est un pays où la céramique n’est pas un souvenir folklorique mais un patrimoine vivant, transmis dans les familles, dans les ateliers, dans le quotidien. Ce contexte a façonné la sensibilité d’Olga : ses tableaux ne citent pas un passé figé, ils dialoguent avec un artisanat toujours actif, avec des gestes encore pratiqués aujourd’hui.
Et c’est cette rencontre — entre une artiste venue d’ailleurs et un patrimoine ancré — qui donne toute sa richesse à son œuvre.
Une démarche guidée par l’observation et le respect
Olga avance toujours avec retenue.
Elle ne prétend ni moderniser ni transformer le patrimoine tunisien. Elle s’y intéresse avec la patience d’une artisane, cherchant ce qui relie les motifs tunisiens aux traditions iconographiques de son enfance : la frontalité des visages, la répétition des fleurs, l’importance des contours.
Ainsi, son univers n’est ni citation ni imitation : c’est un dialogue.
Un pont entre deux histoires.
La feuille d’or comme trait d’union culturel
Dans son travail, l’or n’est pas décoratif : il évoque à la fois la précision des icônes byzantines et la lumière du sud méditerranéen.
En Tunisie, cette matière trouve une résonance naturelle avec :
– les dorures des anciennes poteries ottomanes,
– les couleurs du soleil,
– les pigments chauds des villes côtières.
L’or devient l’espace où se rencontrent ses deux cultures.
Trois œuvres emblématiques
1. La Mariée (2025) – A/TM sur toile, 40×40 cm

Dans La Mariée, les motifs tunisiens sont omniprésents : fleurs rondes, palette vive, symétrie douce.
Le cercle central rappelle les plateaux en céramique ; le personnage féminin évoque une figure protectrice familière des intérieurs tunisiens.
L’ensemble donne une impression d’harmonie domestique et de sérénité.
2. Falcon (2022) – A/TM sur toile, 92×73 cm

Les médaillons circulaires autour de lui reprennent fidèlement la structure des assiettes nabeuliennes ornées de fleurs et d’oiseaux.
Les inscriptions arabes (« sourire », « regard », « fidélité ») créent une passerelle affective entre l’animal et l’imaginaire tunisien.
3. Icône Florale (2023) – A/TM sur bois, 30×30 cm

Les bordures de carreaux tunisiens dialoguent avec une figure centrale qui semble émerger du motif floral.
L’icône devient tunisienne, la céramique devient narrative : un échange subtil entre héritages.
Une manière d’habiter deux cultures
Olga Malakhova ne cherche pas à s’approprier la céramique tunisienne ; elle la contemple, la comprend et y répond par un langage personnel.
Ses œuvres se construisent comme des mosaïques :
– un peu de Tunisie,
– un peu de son parcours,
– beaucoup de lumière,
– et une grande sensibilité aux gestes transmis.
Mini bio d’Olga Malakhova
Née en Europe de l’Est, formée aux arts plastiques avec une attention particulière aux icônes, Olga Malakhova s’installe en Tunisie à la fin des années 80.
Elle développe rapidement un intérêt marqué pour la céramique traditionnelle, qu’elle explore en parallèle de recherches personnelles sur la couleur, la symbolique florale et la feuille d’or.

Bref historique de la céramique tunisienne
La céramique en Tunisie est l’un des artisanats les plus anciens du pays.
On peut distinguer plusieurs grandes influences :
• Punique
Les premières poteries utilitaires et votives, sobres, terreuses.
• Romaine
Développement de mosaïques, amphores, et vaisselle fine (sigillée africaine).
• Arabo-islamique (à partir du IXe siècle)
Introduction des glaçures, motifs géométriques, calligraphie.
• Ottomanes et andalouses
Arrivée des bleus, des verts, des motifs floraux, des oiseaux stylisés.
• Nabeul (XVIIIe siècle → aujourd’hui)
Centre de production majeur, connu pour ses assiettes décorées, ses couleurs vives, ses répétitions végétales, animales et géométriques.
C’est cette dernière tradition, encore vivante, qui nourrit particulièrement le travail d’Olga.
FAQ
Pourquoi Olga utilise-t-elle autant de motifs floraux ?
Parce que dans la céramique tunisienne, les fleurs sont un langage : elles symbolisent la maison, la joie, la continuité. Olga prolonge cette symbolique.
L’usage de la feuille d’or a-t-il une signification ?
Oui : c’est un héritage de la tradition des icônes, où l’or représente la lumière intérieure. En Tunisie, il prend aussi une dimension solaire.
Ses personnages féminins sont-ils religieux ?
Non. Ils empruntent la frontalité de l’iconographie, mais ils incarnent la douceur domestique et la féminité méditerranéenne plutôt que le sacré.
Quel lien entre ses oiseaux et la céramique nabeulienne ?
Les oiseaux décoratifs sont un motif récurrent des potiers tunisiens. Olga s’en inspire librement pour raconter ses propres histoires.
Glossaire
A/TM
Acrylique et Technique Mixte.
Technique combinant peinture acrylique, collages, pigments, encres, feuilles d’or, et autres matériaux.
Glaçure
Couche vitrifiée qui donne brillance et couleur à la céramique.
Azulejos
Carreaux décorés maghrébins et andalous ayant influencé la céramique tunisienne.
Qallaline
Fameux carreaux tunisiens (XVIIe–XVIIIe siècle), aujourd’hui très recherchés.
En Résumé
Olga Malakhova est une artiste qui développe en Tunisie un travail profondément lié au patrimoine céramique du pays. Sans chercher à le transformer, elle observe et relit les motifs traditionnels — fleurs, oiseaux, cercles, arabesques — pour les intégrer dans une esthétique personnelle nourrie d’icônes slaves et de lumière méditerranéenne. La feuille d’or, signature de son œuvre, établit un pont entre ses racines et son environnement d’adoption. Dans La Mariée (2025), Falcon (2022) et Icône Florale (2023), on retrouve ce dialogue constant entre motifs tunisiens, symbolique féminine et composition contemporaine. Olga crée un art du lien, où chaque tableau devient une manière d’habiter deux cultures, avec respect, douceur et sens du détail artisanal. Son œuvre s’inscrit dans la continuité vivante de la céramique tunisienne, tout en y apportant une voix singulière, intime et lumineuse.
Laisser un commentaire