Francklin Mbungu : le papier, la danse et la mémoire de Kinshasa

Francklin Mbungu fait du papier un lieu de rencontre : on y danse, on s’y enlace, on y invente sa manière d’habiter le monde. Né en 1972 à Kinshasa, où il vit et travaille, cet artiste congolais compose des collages dont le relief accueille la couleur, la mémoire et le mouvement. Ses personnages semblent avoir gardé, dans le pli d’un vêtement ou l’inclinaison d’une épaule, un peu de la musique qui les accompagne.

Couple enlacé sur un fond de fleurs vertes, œuvre de Francklin Mbungu.
Francklin Mbungu. Deux figures enlacées au milieu d’une profusion florale. Reproduction avec l’accord de l’artiste.

La tendresse dans le foisonnement

Devant ce couple, je regarde d’abord les visages rapprochés. Le fond multiplie les fleurs, les verts, les éclats de matière ; pourtant, une intimité demeure, délicatement préservée dans cette abondance. Les deux corps trouvent leur accord. Un pied se soulève, une main retient l’autre, et toute la surface paraît accompagner ce pas qui ne finira pas.

La couleur tient ici de l’hospitalité. Elle ouvre l’image, nous laisse entrer, puis nous invite à nous attarder sur ce que la première impression de fête aurait pu laisser échapper : un geste de confiance, une attention, la fragile assurance d’être deux. La joie possède une précision. Elle est faite de regards et de petits déplacements, de fragments patiemment réunis.

Kinshasa, première école du regard

Francklin Mbungu grandit auprès d’un père antiquaire. La boutique familiale le met au contact des objets et des artistes ; Le Comœdia évoque notamment trois peintres auprès desquels il s’initie. Le dossier de l’exposition Kinshasa Chroniques, publié par la Cité de l’architecture & du patrimoine, rappelle qu’il exerce aussi comme agent d’artiste avant de développer sa propre pratique. L’autodidaxie s’enracine ainsi dans une longue fréquentation des œuvres et de ceux qui les font.

J’y vois un apprentissage de la proximité : vivre parmi les formes, regarder ce qu’une main transforme, découvrir qu’un objet peut porter bien davantage que son usage. Sans prétendre expliquer une œuvre par son enfance, ce voisinage éclaire le soin avec lequel Mbungu fait aujourd’hui dialoguer les matières.

La biographie d’OOA Gallery situe à quarante-deux ans un tournant spirituel qui l’oriente vers le collage. Cette expérience appartient à son récit personnel. Elle marque la recherche d’un langage propre, dont le papier découpé devient le ressort.

Découper la couleur, construire la lumière

Papiers découpés, couches superposées, fils et rubans composent le vocabulaire décrit par Artsper. Le tableau se construit autant qu’il se dessine. Le collage gagne une épaisseur, des bords, des ombres minuscules : la matière participe à la présence des êtres.

Dans les images confiées à ArtNova, une chemise rayée peut devenir un rythme ; une chevelure, un volume ; un tapis de fleurs, une vibration presque tactile. La minutie du geste soutient l’ampleur de la composition. On devine le temps des découpes derrière la liberté des attitudes, cette patience secrète qui permet à l’image de paraître si spontanément vivante.

L’élégance comme manière d’apparaître

Les sapeurs occupent une place dans son répertoire, comme le souligne la présentation du Comœdia. La mémoire vestimentaire des années 1970 y est sensible : silhouettes élancées, pantalons évasés, chemises à motifs, coiffures affirmées. Le vêtement prolonge le personnage ; il lui donne une allure avant même qu’un récit commence.

J’aime chez Mbungu cette attention aux êtres qui se préparent à être vus. Un chapeau, une cravate, le choix de deux couleurs qui se répondent : chaque détail semble participer à une composition de soi. Le raffinement peut être tendre, drôle, théâtral. Il donne à chacun un espace où déployer sa présence.

Les œuvres aux tonalités plus retenues montrent combien ce langage dépasse la seule intensité chromatique. Dans la scène de studio photographique, les gris et les blancs font ressortir les poses, les étoffes et les échanges de regards. L’appareil attend. Les personnages jouent déjà avec l’image qu’ils vont laisser.

Une musique que le regard entend

La musique traverse ce monde. Le musicien à l’instrument à cordes se tient au milieu de motifs qui rayonnent autour de lui. Les vêtements font écho aux fleurs, les verticales rencontrent les courbes, et l’ensemble possède une cadence. Ailleurs, un couple danse devant un décor vif : l’homme nous tourne le dos, la femme regarde vers nous, tandis que leurs bras dessinent l’espace de leur entente.

La surface du tableau devient une partition silencieuse. Répétitions, accents, suspensions : le regard en suit les mesures. Je retrouve dans ces compositions le plaisir de ces instants où l’on cesse de compter le temps, parce qu’un mouvement partagé suffit à lui donner sa forme.

La ville emporte ses histoires

La scène du taxi ouvre un autre horizon. Une route serpente au-dessus d’un véhicule rempli de passagers ; une inscription annonce « Au revoir Kinshasa ». Les corps se serrent, les bagages et les étoffes occupent l’espace. Le mouvement devient celui d’un trajet, d’un départ peut-être, avec ce que chacun transporte de visible et d’invisible.

Taxi chargé de passagers sur une route sinueuse avec l’inscription Au revoir Kinshasa, œuvre de Francklin Mbungu.
Francklin Mbungu. Une scène de transport où figure l’inscription « Au revoir Kinshasa ».

Cette image me touche par la place qu’elle donne à la vie collective. La ville existe dans les distances qu’on traverse, les rencontres qu’on emporte, les mémoires qui voyagent avec nous. Chez Mbungu, les silhouettes ne se réduisent jamais à remplir un décor : elles lui donnent son histoire.

Un langage reconnu au-delà des frontières

Son travail figure dans Kinshasa Chroniques, présenté à la Cité de l’architecture & du patrimoine en 2020–2021, au sein du parcours « Ville paraître ». OOA Gallery documente également ses présentations internationales et plusieurs expositions dans sa programmation, dont Kin by Night et La Vie en Rose. Ces repères permettent de situer une pratique singulière au sein de la création congolaise contemporaine.

Ce qui demeure, lorsque l’on quitte ces images, est une manière de regarder les autres. Une attention à leur allure, à leurs élans, à leur droit au rêve. Francklin Mbungu rassemble des fragments et nous rend des présences. Le papier garde le rythme d’une ville ; les visages, eux, restent auprès de nous.

Francklin Mbungu — quelques repères

Naissance : 1972, Kinshasa, République démocratique du Congo.
Lieu de vie et de travail : Kinshasa.
Pratique : collage, papiers découpés et matériaux assemblés.
Univers : scènes de vie, musique, danse, élégance et mémoire urbaine.
Autres graphies rencontrées : Franklin Mbungu ; Franklin Mbungu Wabonga.

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Dans l’univers de Francklin Mbungu

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Sources et crédits

Repères biographiques : Le Comœdia, OOA Gallery, Artsper et Cité de l’architecture & du patrimoine, dossier Kinshasa Chroniques, p. 17. Les descriptions et lectures des œuvres sont celles de Jean-Baptiste Mesona.

Les huit visuels ont été transmis pour illustrer ce portrait avec l’accord de l’artiste. Les légendes sont descriptives ; elles ne constituent pas les titres des œuvres. © Francklin Mbungu. Portrait publié le 6 novembre 2026.


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